Continuons de nous laisser guider par le philosophe et médecin Pierre Janet, grand nom de la psychologie expérimentale du XIXe et XXe siècle.

Dans la continuité du philosophe Alfred Fouillée et d’autres penseurs, les chercheurs du XIXème siècle tels que Alfred Binet ont mis en évidence leur hypothèse selon laquelle une idée est un acte qu’on ne mène pas jusqu’à son développement total.

Pierre Janet expose les différents degrés depuis le tout début de l’acte jusqu’à son accomplissement final, son “triomphe”. Et c’est dans son système impeccable qu’il analyse le langage humain et l’intelligence.  Il adoube le jeune Jean Piaget mais lui reproche de donner au langage un statut particulier au lieu d’examiner chez les enfants et les malades les actes primaires dont le langage n’est qu’une expression. Pour Janet, le langage, fonctionnant d’abord par symboles puis par signes est une combinaison plus ou moins complexe d’actes interrompus au stade de leur érection. Des débuts d’actions mais terminées en imagination plutôt que dans le mouvement du corps.

Celui qui parle n’agit pas. Et pourtant, c’est ce langage, souvent solitaire et intérieur qui permet l’exceptionnel génie humain.

Le langage permet des actes virtuels qui ne sont pas soumis au verdict implacable du principe de réalité. C’est pour cela qu’on peut dire autant de choses fausses, idiotes, qui ne correspondent à rien de réel. Chaque jour je lis des phrases qui “sonnent bien” mais qui n’ont aucun bon sens dans la réalité, qui ont l’air vrai mais qui sont parfaitement fausses. Le langage ment. Et pourtant, c’est ce même principe qui permet la poésie, comme le montre si bien Janet, et aussi la possibilité, dans l’expérience de pensée comme dans la phrase, de concilier les inconciliables, de vivre l’impossible. C’est la naissance de l’imagination et de la créativité humaine.

Le pouvoir de dire des sottises

Voici un extrait de son cours tardif “L’intelligence avant le langage”, de 1934 au Collège de France :

“Les actions matérielles sont sans cesse arrêtées par les difficultés de leur consom­mation qui exigent la mise en jeu de muscles particuliers. On ne peut pas faire à la fois deux actions trop différentes, car les muscles occupés par une des actions ne peuvent servir à l’autre ou même s’y opposent. On ne peut tourner à la fois à droite et à gauche, on ne peut réunir le mouvement et l’immobilité. Mais quand les actes ne sont plus représentés que par des mots, ces oppositions disparaissent, on peut parler à la fois du côté droit et du côté gauche, on peut parler d’un moteur immobile. Cette possibilité d’unir des choses en réalité inconciliables va avoir des conséquences dangereuses. L’homme qui a appris à parler va devenir capable de dire des sottises. Mais le pouvoir de dire des sottises c’est précisément le pouvoir de l’invention et la liberté. On pourra inventer bien des actions qu’on ne pourra jamais faire jusqu’à ce qu’on en découvre une qui ait des conséquences pratiques merveilleuses.”