Je publie ici cet article que j’avais écrit le 2 décembre 2013 pour le webzine Réalités Hypnotiques, avec quelques ajouts.

L’INTELLIGENCE SUBCONSCIENTE

La découverte du subconscient et la preuve de l’intelligence subconsciente par Pierre Janet.

Aujourd’hui, l’hypnose fascine. Et beaucoup rêvent d’une manière fiable et scientifique de comprendre ce qu’elle est. Mais au XIXème siècle, les psychiatres qui se l’approprièrent poursuivaient un autre Graal : comprendre l’humain. L’hypnose n’était qu’un outil leur permettant de créer des conditions expérimentales en vue de faire émerger les mécanismes psychiques et nerveux.

Et c’est ainsi par l’expérimentation qu’ils observèrent ce qui n’était jusque là, pour Leibniz et les philosophes, qu’un objet de spéculation : l’inconscient.

Suggestions hypnotique et post-hypnotique

Une personne sous hypnose n’est pas une condition expérimentale qui fournisse beaucoup d’informations au chercheur. En réalité, ce qui est tout à fait précieux pour l’observation, ce sont les phénomènes de la conscience qu’autorise cet état, et parmi eux, un en particulier qui est indissociable de la découverte de l’inconscient : la suggestion post-hypnotique.

Pour rappel, la suggestion hypnotique (pendant l’hypnose) consiste à demander à une personne sous hypnose de faire quelque chose (mentalement ou physiquement). Alors la personne le fait, non pas comme elle le ferait d’habitude, par décision volontaire, mais exécute l’action de façon automatique, sans besoin d’y réfléchir, à condition qu’elle n’y oppose pas de résistance.

La suggestion post-hypnotique, quant à elle, consiste à demander à une personne de faire quelque chose (mentalement ou physiquement) plus tard, lorsqu’elle ne sera plus en hypnose, après son réveil.

Prenons un exemple : Raymond est dans une profonde hypnose. Son hypnotiseur lui commande alors : « Dimanche prochain, quand vous irez au marché, vous achèterez un rutabaga !».

Si la suggestion post-hypnotique est menée de façon parfaite, Raymond ne se souviendra pas que l’hypnotiseur le lui a demandé, et c’est seulement devant le maraîcher du marché qu’il aura une envie, ou un réflexe d’acheter un rutabaga en question.

Il est possible qu’il le fasse alors purement automatiquement et sans s’en rendre compte, prêt à nier même avoir acheté un rutabaga. Il est également possible que Raymond trouve une bonne raison d’acheter ce rutabaga afin de justifier son acte.

Cette suggestion post-hypnotique peut être ponctuelle, mais aussi répétitive. Exemple : « Chaque dimanche, sur le marché, vous achèterez un rutabaga ». Raymond pourra acheter son rutabaga pendant des années, ou bien cette suggestion s’estompera plus ou moins rapidement, car elle manquera d’un véritable mobile. En effet, la suggestion en hypnose est un mécanisme ; le subconscient est son lieu ; le langage est ce qui le détermine ; et la motivation est son carburant.

Qui se souvient ? L’hypothèse de l’association

Dans ces conditions, la suggestion post-hypnotique pose une question : si la personne a oublié le moment où l’hypnotiseur lui a formulé la suggestion, et si la personne ne se souvient pas de ce qu’on lui a demandé, qu’est-ce qui s’active en elle au moment venu ?

Si Raymond ne se souvient pas du contenu de la séance, qu’est-ce qui, en lui, se souvient si bien qu’il n’oubliera même pas, le jour venu, d’acheter un rutabaga sur le marché ?

Le docteur Charles Richet  conclut à un mécanisme d’association d’idées.

Pour reprendre notre exemple, une association d’idée serait créée artificiellement entre le marché et le rutabaga, l’une faisant surgir l’autre aussi sûrement que la petite musique de la phrase « 2+2 » fait surgir instantanément un « 4 » dans votre tête.

Raymond n’a pas besoin d’y penser chaque jour. Il va au marché et, d’un coup, l’idée d’acheter un rutabaga surgit aussi naturellement que si elle était une vieille habitude. Durant tout la semaine, cette association restait en latence. Et le mécanisme s’active quand le déclencheur (Dimanche + marché) se présente.

Mais le philosophe Paul Janet émet une réserve que son neveu, Pierre Janet  fait sienne, au point de démontrer la faiblesse de cette explication.

En effet, que se passe-t-il si l’on donne à Raymond une suggestion post-hypnotique du type suivant : « Dans vingt-sept jours, vous irez chez le marchand acheter un rutabaga » ?

Alors l’achat du rutabaga n’est pas lié à son activité hebdomadaire d’aller au marché. Il n’y a pas d’association d’idées possible, car il n’y a pas de déclencheur qui puisse être perçu. Le déclencheur consiste à compter les jours, sans s’y perdre. Mais s’il a oublié la suggestion, il ne compte pas les jours. Il n’a aucune raison de le faire puisqu’il ne se souvient pas de ce qu’on lui a demandé.

Alors par quel phénomène, au matin du vingt-septième jour, émerge naturellement et automatiquement en Raymond l’idée ou l’automatisme de se rendre au magasin et d’acheter un rutabaga ?

L’hypothèse de l’oubli

Pierre Janet reprend un problème similaire posé par Hippolyte Bernheim avant lui. Lorsqu’une personne s’endort avec dans l’idée de se réveiller à telle heure précise, comment se passe ce réveil programmé ? A l’époque de ces auteurs, il était commun de se réveiller de cette façon, sans le secours d’aucune machine, et ce phénomène était encore très familier.

Bernheim explique ces réveils programmés par une hypothèse étonnante : l’oubli. Il prétend que la personne, qui doit se réveiller à six heures, se réveille en réalité souvent dans la nuit pour vérifier si c’est l’heure de se réveiller, mais n’en garde aucun souvenir. Au bout d’un certain temps, sa vérification tombe juste et la personne se réveille. Ne se souvenant pas de s’être réveillée régulièrement dans la nuit, il lui semble avoir fait une nuit continue et s’être réveillée « comme par magie » au bon moment.

Bernheim explique également par l’oubli la sélectivité des perceptions. Je dors paisiblement sans être dérangé par les bruits alentours. Tout se passe comme si je ne les entendais pas, comme si je ne les percevais pas. Pourtant, j’entend soudain au loin qu’on prononce mon prénom, et aussitôt ma vigilance revient et je m’extirpe du sommeil pour répondre à la personne qui m’appelle.

Pour Bernheim, j’ai entendu tous les sons, et tous consciemment perçus, mais tous ceux qui n’avaient aucune importance pour moi, je les ai aussitôt effacés de ma mémoire. Alors, lorsque j’ai entendu mon prénom, je n’ai fait que réagir autrement, et, au lieu d’oublier cette perception, j’ai décidé de la garder en mémoire et de me réveiller.

Cette hypothèse signifierait que Raymond, à qui on a demandé sous hypnose d’acheter un rutabaga après vingt-sept jours, aurait quotidiennement une idée du type « Aujourd’hui ça fait x jours, non, ça n’est pas encore aujourd’hui que je dois aller acheter le rutabaga », avant d’oublier aussitôt complètement cette pensée et tout ce qui s’y rapporte.

Puis un jour, il se dirait « aujourd’hui, ça fait vingt-sept jours, c’est aujourd’hui que je dois aller acheter le rutabaga », alors il n’aurait pas besoin de l’oublier mais pourrait se rendre à l’épicerie pour faire son achat. Il lui semblerait qu’il avait complètement oublié cette suggestion depuis la séance, et qu’il n’y a jamais repensé avant ce jour. Toutes les fois où la personne réfléchit pour être bien sûre de faire ce qu’on lui demande s’effacerait pour donner l’illusion que la suggestion se déclenche d’elle-même au moment propice.

Compter, penser, sans le savoir ?

Que penser de cette explication ? Pierre Janet reprend l’expérience de Bernheim, mais il n’est pas encore satisfait par sa conclusion.

Il arrive que des personnes qui doivent se réveiller à telle heure précise craignent tant de ne pas se réveiller qu’elles s’agitent, dorment à peine, et vérifient sans cesse l’heure qu’il est. Mais ça n’est pas le cas le plus fréquent, sinon toutes les personnes qui se réveillent naturellement à la bonne heure serait relativement fatiguée par une nuit passée à guetter l’horloge. En réalité, le plus souvent, la personne dort paisiblement et se réveille tout simplement aux alentours de l’heure décidée, et parfois à l’heure précise.

Si on surveille Raymond, on s’apercevra qu’il n’y a pas un moment dans la journée où il prend le temps de compter les jours et de se demander s’il doit acheter ou non son rutabaga. Ainsi, pour Janet, l’oubli ne peut pas seul expliquer la suggestion post-hypnotique.

On peut inconsciemment calculer, résoudre un problème, prendre des décisions, élaborer un plan, composer un poème, créer une oeuvre d’art, exprimer un désir, voir, entendre, sentir etc.

Selon lui, nous pouvons compter, sans pour autant être conscient que nous comptons. Ainsi nous pouvons compter des jours, des heures, des minutes, totalement inconsciemment, pour pouvoir, par exemple, exécuter une suggestion avec une grande ponctualité, même des années après une séance d’hypnose.

Et cela n’a rien d’extraordinaire. On peut non seulement compter inconsciemment, mais encore calculer, résoudre un problème, prendre des décisions, élaborer un plan, composer un poème, créer une œuvre d’art, exprimer un désir, voir, entendre, sentir, etc… Janet en veut pour preuve les rêves, mais encore diverses expériences de suggestion post-hypnotique et d’écriture inconsciente.

Pierre Janet décrit plusieurs expériences édifiantes dont la suivante. Il propose à une femme en état de somnambulisme hypnotique la suggestion post-hypnotique suivante : « Quand j’aurais frappé dans mes mains, vous aller multiplier par écrit 739 par 42 ». Puis il relate le déroulé :

« La main droite écrit régulièrement les chiffres, fait l’opération et ne s’arrête que lorsque tout est fini. Pendant tout ce temps, Lucie, bien éveillée, me racontait l’emploi de sa journée et ne s’était pas arrêtée une fois de parler pendant que sa main droite calculait correctement. Je voulais laisser plus d’indépendance à cette intelligence singulière. « Vous écrirez une lettre quelconque. » Voici ce qu’elle écrivit sans le savoir, une fois réveillée : « Madame, je ne puis venir dimanche, comme il était entendu ; je vous prie de m’excuser. Je me ferais un plaisir de venir avec vous, mais je ne puis accepter pour ce jour. Votre amie, Lucie. – P.S. – Bien des choses aux enfants, s.v.p. » Cette lettre automatique est correcte et indique une certaine réflexion. Lucie parlait de tout autre chose et répondait à plusieurs personnes pendant qu’elle l’écrivait. D’ailleurs, elle ne comprit rien à cette lettre quand je la lui montrai et soutint que j’avais copié son écriture. Chose assez curieuse, quand je voulus recommencer cette expérience, Lucie écrivit une seconde fois la même lettre sans changer un mot. »

Sous la conscience

Pour Janet, cela ne fait aucun doute : l’intelligence humaine n’est pas seulement une activité consciente. Nous disposons d’une intelligence inconsciente. Enfin plutôt « subconsciente ». En effet, le terme d’inconscient signifierait qu’il y a un pur automatisme sans pensée. Or, on nomme précisément « conscience », nous dit-il, ce type de pensée qui agrège et synthétise les percepts de façon complexe. Il s’agirait donc d’une « autre conscience », une pensée qui posséderait sa conscience propre mais qui nous échapperait à tout instant parce qu’elle se situe « en dessous » de notre conscience.

C’est la raison pour laquelle il forge le néologisme « subconscient ». Nous réfléchissons, comprenons, jugeons, calculons, décidons, aussi bien sur la scène de notre conscience, que dans la coulisse, nous dit-il, de notre intelligence subconsciente.

Les sens du subconscient

La suggestion post-hypnotique se présente donc comme le phénomène qui met en évidence l’intelligence subconsciente.

Janet poursuit ses investigations pour comprendre si ce personnage inconscient, « à l’arrière de notre esprit » comme aimait à dire Milton Erickson, est capable de sensations et de perceptions.

Pour cela Janet expérimente un autre phénomène de l’hypnose : l’anesthésie. Il s’agit du fait de ne pas percevoir quelque chose qui se présente pourtant à l’un de nos sens.

L’anesthésie hypnotique peut être complète et concerner tout un sens. Par exemple, une anesthésie visuelle complète consisterait à ne rien voir, alors que les yeux sont ouverts et qu’aucune lésion ne les empêche physiologiquement de voir. L’anesthésie partielle, si on reste sur l’exemple de la vision, consiste à ne pas voir, par exemple, tel ou tel objet qui est pourtant bien là dans notre champ de vision. Il est fréquent qu’une personne cherche ce qui pourtant est en évidence devant elle sans arriver à le voir. Et en hypnose, il est possible de suggérer cette vision sélective.

L’anesthésie partielle auditive nous est bien plus familière : mettez toute une liste de chanson en fond sonore pendant que vous êtes très occupé à lire ou à travailler sur quelque chose. A la fin, essayez de vous souvenir de toutes les chansons entendues. Il est tout-à-fait probable que vous n’ayez aucun souvenir d’avoir entendu certaines chansons, même en cherchant bien, tellement vous étiez concentrés sur ce que vous faisiez. Et ça n’est pas que vous les avez entendues puis oubliées, car même en relisant la liste des chansons, vous pouvez ne pas retrouver leur trace dans votre mémoire.

Bien sûr, l’anesthésie qui vient immédiatement à l’esprit quand on prononce ce mot, est celle du toucher, du « tact » comme on disait au XIXe siècle : si j’éprouve une anesthésie du bras gauche, je ne saurais pas dire, les yeux fermés, si quelqu’un touche mon bras, le pique ou le pince, car je ne le sentirais plus.

Pierre Janet impose le terme d’anesthésie qu’il trouve plus exact que l’expression « hallucination négative ». Or, c’est cet outil qui, tout comme la suggestion post-hypnotique, lui fournira un moyen d’observer comment le subconscient ressent. Il cite une expérience menée par Charles Féré et Alfred Binet que l’on peut synthétiser ainsi :

Prenons un sujet, plongeons-le dans un profond somnambulisme hypnotique. Devant lui, plaçons divers petites planches en cartons de mêmes dimensions. Ces planches diffèrent les unes des autres par de subtiles détails qui nécessitent un examen minutieux. Cependant, on lui en désigne une qu’on lui suggère de ne pas voir à son réveil.

On réveille le sujet qui ne garde aucun souvenir de ce qu’on lui a demandé. Les cartons sont mélangés et posés devant lui. On demande alors au sujet réveillé de prendre les cartons et de les poser dans une boîte. Il omet systématiquement celui qui lui a été désigné. Il semble sincèrement ne pas le voir. Il jure avoir donné tous les cartons. Et si on lui soutient qu’il en reste un, il soutient le contraire, et peut se mettre à le chercher, toujours sans le voir.

La question posée est la suivante : est-ce que le sujet devient réellement aveugle de ce carton, développe-t-il une cécité partielle, ou s’agit-il d’un autre phénomène ? Binet et Féré nous disent :

« Il faut que le sujet reconnaisse cet objet pour ne pas le voir…la reconnaissance du carton, qui exige une opération délicate et très complexe, aboutit cependant à un phénomène d’anesthésie ; il est donc probable que cet acte se passe tout entier dans l’inconscient… il y a un raisonnement inconscient qui précède, prépare et guide le phénomène d’anesthésie. »

C’est là tout le paradoxe : il faut voir le carton pour le reconnaître et ainsi savoir que c’est celui-ci qu’il ne faut pas voir consciemment. Non seulement il faut le voir, mais avec une acuité certaine puisqu’il faut observer attentivement les détails par lesquels il diffère des autres.

Qu’est-ce que cela montre ? Et bien que la seconde conscience qui échappe à la nôtre et pourtant se produit dedans nous peut aussi bien s’approprier des fonctions cognitives qu’elle peut s’approprier, s’accaparer notre capacité à observer par les sens (sensations). Elle n’est pas qu’une force de calcul mais encore une conscience sensible.

Janet précise :

« Dans la suggestion d’anesthésie systématisée, la sensation n’est pas supprimée et ne peut pas l’être, elle est simplement déplacée, elle est enlevée à la conscience normale, mais peut être retrouvée comme faisant partie d’un autre groupe de phénomènes, d’une sorte d’autre conscience. »

 

Pierre Janet

L’écrivain subconscient

Nous avons donc une capacité à compter, calculer, penser, et même sentir, voir et entendre, sans le savoir. Reste encore une étape importante, c’est de comprendre si cette intelligence subconsciente est capable d’autres caractères plus complexe de la personnalité comme le jugement, l’émotion, etc. Et après la suggestion post-hypnotique et l’anesthésie, c’est un troisième outil qui fournit aux pionniers de la psychologie une observation riche et précieuse : l’écriture automatique.

Ainsi, comme nous l’avons vu, les expérimentateurs peuvent à loisir demander à un sujet bien entraîner de tenir une conversation tandis que son bras, qui lui est caché, écrit sur une feuille des réponses à des questions, le tout sans que la personne n’entende consciemment les questions ni ne connaisse les réponses. Ainsi, la compréhension des questions, la réflexion menée, la réponse élaborée et l’acte même d’écrire la réponse se produisent sans que la personne n’en ait conscience. Et pourtant, tout cela se produit bien en elle. L’écriture automatique peut donc être menée par distraction comme dans l’exemple cité plus haut.

Mais encore, sans qu’on n’ait besoin d’occuper son attention, on peut obtenir d’une personne en hypnose profonde et entraînée à cela qu’elle écrive de façon parfaitement inconsciente, notamment grâce à l’anesthésie hypnotique.

Le stratège inconscient

Je me souviens d’avoir accompagné pendant une période un violoniste qui souhaitait faire un travail sur ses émotions, afin de les mettre au service de son interprétation et non pas de se laisser envahir par elles au détriment de son jeu.

Un jour, il m’appelle pour avancer notre rendez-vous. « Il s’est passé quelque chose de bizarre et j’aimerais qu’on travaille dessus si c’est possible ». Je le reçois donc quelques jours plus tard. « Voilà, je dois travailler un concerto de Chausson, mais c’est très bizarre, à la première note, je suis saisi d’un trac intense, et je me crispe tellement que je n’arrive pas à sortir un son. Tous les autres morceaux, ça va. Mais déjà quand je pose la partition de ce concerto sur le pupitre je sens la tension monter. »

Nous voilà donc parti dans tout un travail qui n’aboutit pas à grand chose de satisfaisant. Ce violoniste n’était pas un sujet particulièrement doué pour l’hypnose à la base, mais comme nous avions consacré la première séance à l’y entraîner et que les autres séances avaient été l’occasion de bien approfondir cet apprentissage, il était désormais tout-à-fait capable d’entrer dans un état profond où il pouvait recevoir une suggestion post-hypnotique et ne pas s’en rappeler au réveil.

Plongé dans cet état, je lui ai donc suggéré : « Tout à l’heure, juste après cette séance, je vous inviterai à vous lever, nous discuterons, je vous inviterai à vous asseoir à la table, alors vous prendrez un stylo, et sans y réfléchir du tout, vous écrirez de façon détaillée pourquoi vous vous sentez si mal face à ce morceau et ce qu’il faut faire pour que vous vous sentiez mieux ». C’est en effet un recours bien précieux à notre disposition, de pouvoir, lorsqu’on nous ne savons plus comment aider l’autre, demander la solution à son propre inconscient.

Je craignais que, assis à la table, il ne se passât rien, car les suggestions post-hypnotiques n’aboutissent pas toujours. Et en effet, quand après son réveil, je l’ai invité à se lever du fauteuil et à s’asseoir à la table, il s’est assis et a continué de discuter comme si de rien n’était.

Pour tenter de réveiller la suggestion, j’ai pris le stylo et je lui ai tendu. Il aurait pu le regarder en disant : « Qu-’est-ce que vous voulez que je fasse ? Que j’écrive quelque chose ? », alors j’aurais compris que ma suggestion avait échouée. Mais au lieu de cela, il a fixé un long moment le stylo en silence, l’a saisi, sa respiration était légèrement plus rapide, et, ne regardant pas directement la feuille mais légèrement à côté, a laissé sa main, quelque peu rigide écrire en grosses lettres enfantines sur le papier. Il n’est pas entré dans les détails comme je l’avais suggéré mais il a écrit : « A la centiem mesur, tout ira mieu ». Il n’est pas rare que l’écriture inconsciente soit plus efficace que correcte et truffée d’abréviation.

Puis il a laissé tomber le stylo, inspiré profondément et m’a regardé avec un regard à nouveau vif et réveillé. Il a regardé la feuille où étaient écrit les mots et a semblé comprendre ce qui venait de se passer.

Je lui ai demandé s’il savait ce que ça voulait dire, et il m’a répondu du tac au tac : « Il faut que je me force ». Quelques jours plus tard, il m’envoyait un e-mail pour me dire qu’il s’était forcé à jouer le concerto de Chausson malgré son état et l’horrible son qui sortait du violon sous ses mains crispées et tremblantes, et qu’au bout d’un moment il s’était trouvé beaucoup mieux. Et depuis, d’une manière générale, il ne subissait plus son émotion mais apprenait jours après jour à la mettre au service d’une interprétation plus « humaine ».

Dans cet exemple, l’écriture automatique met en évidence l’existence, chez ce violoniste, d’une pensée subconsciente capable de résoudre un problème, de lui apprendre à gérer ses émotions, de concevoir une épreuve d’apprentissage, d’exprimer de façon synthétique la consigne pour cette étape, etc… On serait même tenter d’attribuer à ce subconscient une intelligence stratégique.

L’écriture a cette avantage qu’elle est un langage qui peut, aussi bien que la parole, témoigner de façon complexe, émettre un avis, décrire, discuter, disputer, argumenter, etc. Et grâce à cet outil, on peut montrer que toutes les capacités de la conscience sont accessibles au subconscient.

En outre, il est possible même que le subconscient décrive une émotion, qui pourtant n’est pas ressentie par la personne. LA parole peut exprimer son dégout pour une chose tandis que la main peut décrire son attirance pour cette même chose.

C’est pour cela que la découverte collégiale de ces chercheurs, portée au niveau du génie par Pierre Janet, n’est pas celle d’une simple capacité inconsciente de calcul, d’une intelligence ou d’une automatisme complexe, mais d’une conscience subconsciente capable d’une véritable existence, de points de vue, d’émotions

Et c’est sur la base de ce constat que s’est édifié par la suite toute la pratique de la communication à double-niveau dont nous sommes encore aujourd’hui les héritiers. Et outre, c’est précisément cette découverte qui a ouvert la voix à un usage thérapeutique de la suggestion.

Une généralisation abusive ?

Et pourtant, il serait malhonnête de ne pas préciser un détail d’une importance capitale : Pierre Janet, ainsi que la plupart de ses confrères de l’époque, menaient ces expériences fondatrices de la psychologie sur des personnes hospitalisées pour des troubles psychiatriques, la plupart pour ce trouble qualifié d’hystérie.

Or, cette catégorie recouvrait en réalité toutes sortes de névroses d’ordre dissociatif sévères. Ainsi, telle personne souffrait d’hémiparalysie hystérique, c’est-à-dire que la moitié de son corps était paralysée, sans aucune lésion, juste par un mécanisme psychosomatique profond. Telle personne souffrait d’une cécité hystérique, ne voyait rien, sans que l’oeil n’ait aucun problème, depuis tel évènement émotionnel fort de sa vie. Telle personne faisait des épisodes d’amnésie. Telle personne menait deux existences parallèles avec deux personnalités distinctes. Et caetera.

Ces personnes, pour être plongées dans un état d’hypnose somnambulique, nécessitaient quasiment aucun processus d’entraînement, aucune induction, ce qui convenait à l’époque puisque les outils de l’induction de la transe étaient très rudimentaires et permettaient peu d’obtenir de l’hypnose sur des sujets sains. C’est ce qui faisait dire à Janet que la vraie hypnose n’est réalisable qu’avec des hystériques.

Qu’est-ce à dire ? Que reste-t-il de la conclusion que nous avons tirée : il existe en nous une “sub-conscience” capable d’une existence complète, et de toutes les formes d’intelligence et d’action. Et bien, cette conclusion n’est pas valable pour tous, dans les faits. N’en déplaise à ceux qui, plus tard, continueront de généraliser cette structure dissociative comme Milton Erickson, un des derniers grands héritiers des spiritualistes du XIXème siècle, des pré-pavloviens.

Mais la psychologie pathologique (psychologie morbide), c’est-à-dire l’étude des personnes qui présentent des dysfonctionnements, des troubles, permettait de comprendre, à travers les cas extrêmes, les plus caricaturaux, des structures qu’on observe toutefois à une moindre échelle dans la psychologie générale, celle qui tente de cerner une moyenne, une norme de l’humain.

Heureusement, il n’est pas infligé à tout un chacun d’avoir au fond de lui une conscience seconde qui ressent les choses d’une façon différente de lui, qui n’est pas du même avis, et qui poursuit un autre but. Cependant, une personne absolument normale, dans une santé mentale correcte, peut avoir, en son for intérieur, quelque chose qui, par exemple, poursuit farouchement le but d’être aimé et admiré, ou d’assouvir une vengeance, et le pousse à agir, sans que lui, consciemment, ne soit capable de le reconnaître. Et l’exercice de l’écriture automatique avec cette personne confirme bien souvent qu’il possède à une moindre échelle un clivage, qui ne génère pas une névrose telle qu’il soit considéré comme un malade psychiatrique, mais qui peut tout de même être soignée.

En bref, même s’il serait abusif de prétendre que, à l’image des hystériques de Janet, nous possédons tous une seconde personne en nous, voire plusieurs, qui mènent une existence souterraine, cette observation a montré que :

  • l’unité de la personnalité (identité), n’est pas une chose claire et tranchée, acquise et indéfectible
  • la partition, le clivage peut aller jusqu’à une intelligence totale dans les cas limites
  • qu’il existe un spectre d’un infinité de degrés entre l’unité totale (sujet idéalement sain) et le clivage total (personnalités multiples), et que chacun de nous se situe probablement à un endroit de ce spectre. Un certain point de ce spectre détermine la frontière entre sain et malade lorsque cette condition est subie.

Une compréhension de l’hypnose

Comme nous l’avons évoqué, au XIXème, on hypnotisait peu les sujets en réalité, mais on suggestionnait des personnes déjà tellement susceptibles à l’hypnose qu’elles n’avaient pas besoin qu’on les y entraîne beaucoup. Et pour certaines, les hystériques, la transe était leur état ordinaire (c’est même finalement ce qui caractérisait cette maladie très large).

Comme dans l’hypnose de spectacle par exemple, la pratique consiste davantage à sélectionner les sujets très réceptifs qu’à réellement déployer des techniques sophistiquées et patientes pour hypnotiser une personne quelque soit sa réceptivité. C’est pourquoi, dans ces pratiques, il est courant de dire que tout le monde n’est pas hypnotisable.

Ainsi, à l’époque, une fois une personne hypnotisée, on considérait volontiers que ce qu’on observait sur elle était ce avait quoi elle nous arrivait. On n’avait pas une grande conscience du fait qu’on induisait chez ces sujets leurs futures réactions.

C’est notamment Bernheim qui fit remarquer que les patients se comportaient en transe à la mode du médecin qui les hypnotisait, et que leurs réactions étaient en fait le produit d’un véritable dressage de la part de ce médecin, et par conséquent n’était pas des observations pertinentes. Mais cette critique marque le début d’une prise de conscience : on induit l’hypnose plus qu’on ne la déclenche.

Et pourtant il faudra attendre longtemps, les années 1930 pour qu’un psychiatre américain considère la question de l’induction (le processus par lequel on amène une personne dans l’hypnose) comme central et développe de nombreux outils dans ce sens. Il s’agit de Milton Erickson qui, partant du principe que tout le monde est hypnotisable, s’imposa de développer des outils d’accompagnement assez subtils et puissants pour amener même les personnes les plus saines, les plus unifiées, les moins dissociées, à expérimenter une hypnose profonde.

On retrouve chez Erickson cette idée d’un esprit subconscient capable d’une grande intelligence. Mais le dit-il parce qu’il pense que c’est le cas a priori chez tout le monde ? C’est probable. Il semble avoir cette conception de la psychologie générale forgée en partie sur le modèle de la sienne propre.

C’est pourquoi, tout induction de l’hypnose pour Erickson, consiste d’abord à invoquer, directement ou indirectement, cette subconscience, pour la faire émerger. L’inviter à la table des négociations. Et s’il le fallait, il pouvait passer de longues heures, des dizaines d’heures même, à entraîner une personne à développer ces mêmes talents qu’avaient les hystériques d’antan. Non pas pour que la personne le subisse, non pas comme une pathologie, mais pour une expérience temporaire de transe profonde durant laquelle ce complice subconscient, désormais rendu doué et brillant, va pouvoir être chargé à la place du thérapeute de mener pour le patient une thérapie de l’intérieur.

Et c’est cette méthode dont les hypnothérapeutes actuels sont majoritairement les héritiers, consistant à ne pas sélectionner les sujets mais à provoquer chez eux un clivage temporaire, positif et utile, en invoquant l’inconscient pour mieux le mettre au service de la thérapie.

Et comment avoir l’idée de faire émerger une subconscience intelligente si, cinquante années auparavant, par la “psychologie morbide” qui étudie les souffrants, une génération de chercheurs passionnés n’avaient dressé la carte de ce territoire étonnant qu’est le psychisme humain, prouvant par l’expérience la capacité que chacun de nous possède, potentiellement, à penser, créer, vouloir, calculer, résoudre, juger, comprendre, apprendre, désirer, aimer, sans même s’en rendre compte.

Dépoussiérer les classiques

C’est à plusieurs égards qu’il semblait fondamental de revenir sur ce passage de l’histoire de la psychologie expérimentale. D’abord, pour rappeler que l’hypnose, tellement médiatisée de nos jours pour ses applications thérapeutiques, permet des observations précieuses du fonctionnement de la pensée humaine, et peut se présenter comme un outil de science beaucoup plus facilement que comme un objet de science. Mais encore, parce qu’à l’heure où certains voudraient attribuer la découverte de l’inconscient au génie d’un seul homme, il importe de se souvenir qu’il n’y a jamais un savant qui sorte de son chapeau une découverte aussi fondamentale, mais qu’elle résulte de la contribution successive et collective de nombreux chercheurs dévoués à leur science. Cette découverte est certainement largement sous-estimée aujourd’hui, et la méthode expérimentale reposant sur la suggestion est à tort considérée comme dépassée à l’ère de la technologie.

Désormais, la suggestion et l’hypnose sont étudiés pour eux-mêmes et la question de la conscience est abandonnée aux neurosciences. Espérons que les tenants de l’hypnose sauront à nouveau trouver leur place dans cette exploration. La découverte des niveaux de conscience, superbe coda d’un siècle de génie, est la préface d’un grand livre dont l’humanité, près de cent vingt ans plus tard, tourne encore les pages du premier chapitre.

Antoine Garnier

Références :

Janet (Pierre), L’automatisme psychologique, 1889

Janet (Paul), Revue littéraire, 1884

Richet, Revue littéraire, 1884

Bernheim, De la suggestion, 1886 ; Revue philosophique, 1885

Liébault , Du sommeil et des états analogues, 1866

Binet et Féré, Archives de Physiologie, 1887, Revue Philosophique, 1885

Leibniz, Principes de la nature et de la grâce, 1714

Erickson, oeuvre complète.