MHE-ND9-300x405Le 26 Mai 1955, le docteur Lewis R. Wolberg écrit à Milton H. Erickson pour lui poser quelques questions afin de nourrir la préparation d’une publication.

Cette lettre, présentée dans « The Letters of Milton H. Erickson » (2000) est suivie de la réponse faite par Erickson.

J’ai traduit ici les questions et les réponses que j’ai interposées afin de constituer comme une interview. Certaines questions intéressent peu Erickson qui se contente de réponses concises. D’autres, au contraire, lui semblent plus importantes à détailler et nous offrent des témoignages précieux sur sa vision de l’hypnose. Erickson défend l’hypnose contre ce dont on l’accuse : elle n’est pas dangereuse, ni bonne en elle-même, mais nécessite un usage intelligent par des personnes compétentes et dûment formées. Un usage intelligent, c’est-à-dire une grande connaissance des techniques afin d’adapter au
mieux les procédures aux besoins du patient à chaque instant. Erickson nous donne notamment une vision originale de la question de la suppression du symptôme.

Je vous invite à lire cet échange, puis à venir en discuter et à découvrir les explications partagées sur le forum de discussion.

L’interview 

LRW : Est-ce que vous avez la même foi dans la valeur de l’hypnose que vous aviez auparavant ?

MHE : Une plus grande foi et un jugement plus critique.

LRW : Pouvez-vous estimer avec quel pourcentage de vos patients vous employez ou vous avez employé l’hypnose, pour une ou plusieurs séances ?

MHE : Pour presque tous mes patients, j’emploie des techniques hypnotiques sous une forme ou une autre, directement ou, le plus souvent, indirectement. Je ne suis aucune procédure rigide, mais j’essaye d’aller à chaque séance dans le sens des besoins du patient.

LRW : Quand vous utilisez l’hypnose, quelles techniques d’induction trouvez-vous la plus efficace ?

MHE : D’ordinaire, une technique d’induction indirecte, en passant d’une technique à une autre pour le même patient à différents moments. C’est aussi vrai des techniques directes. J’utilise toutes les techniques que je connais, en essayant de faire correspondre le choix de la technique aux besoins du patient pour la séance en question. Par conséquent, la technique que je trouve efficace est celle à laquelle le patient répond (réagit) le mieux à un instant donné.

LRW : Croyez-vous que dans certains cas l’hypnose raccourcisse le processus thérapeutique ?

MHE : J’ai le sentiment que les techniques d’hypnose raccourcissent toujours la psychothérapie. Chez les rares patients sur qui je n’utilise pas de techniques d’hypnose, habituellement du fait de leur peur superstitieuse de l’hypnose et de leur demande que l’hypnose ne soit pas employée, invariablement les situations thérapeutiques prennent place là où on aurait pu avantageusement utiliser l’hypnose.

LRW : Avez-vous une opinion sur les sortes de conditions dans lesquelles l’hypnothérapie est :
a) La thérapie la plus indiquée
b) D’une aide complémentaire potentielle au processus thérapeutique
c) Sans valeur particulière ni désavantage
d) Contre-indiquée ou dangereuse ?

MHE : Cette question est trop difficile pour y répondre dogmatiquement, et les besoins du patient sur le moment sont le facteur déterminant. L’hypnose peut être la thérapie la mieux indiquée ; ça peut presque toujours être une aide complémentaire ; et elle peut s’avérer d’aucune aide particulière dans certains cas de type organique ou alcoolique ; et l’hypnose peut être préjudiciable, pas en elle-même, mais à cause de l’utilisation que le patient pourrait faire par la suite de la compréhension qu’il reçoit de l’hypnose, dans certains problèmes de personnalités psychotiques, des addictions à la drogue, et l’homosexualité. Par exemple, un pédophile qui disait rechercher une thérapie pour améliorer ses relations sociales, tenait à se voir administrer une hypnothérapie afin d’apprendre, en réalité, une meilleure technique pour séduire les garçons prépubères. Cet exemple illustre le besoin d’orienter la thérapie hypnotique de manière à ce que le patient soit bloqué dans toute utilisation personnelle qu’il ferait de cet apprentissage à l’égard des autres.

LRW : Pensez-vous que l’hypnose puissent contribuer au traitement psychanalytique sous certaines circonstances ?

MHE : oui, dans la plupart de cas.

LRW : Croyez-vous que l’hypnose aide ou perturbe les aspects suivants du processus psychothérapeutique :
a) La relation de travail avec le thérapeute
b) Le développement du transfert
c) La dissolution d’une résistance
d) La prise de conscience (insight)
e) L’utilisation de la prise de conscience vers le changement
f) le « walking-through process »
g) La fin de la thérapie ?

MHE : L’hypnose facilite, accélère et améliore chacun de ces points.

LRW : Avez-vous parfois utilisé ou utilisez-vous actuellement l’hypnose pour la suppression palliative des symptômes ? Si oui, quels symptômes ont répondu efficacement ? Avez-vous observé, dans certains cas, des séquelles négatives comme résultats de la suppression des symptômes par la suggestion ? Faites-vous vôtre le dicton traditionnel qui dit qu’il y a un véritable danger ou un danger potentiel dans la suppression des symptômes par l’hypnose ?

MHE : J’utilise souvent la suppression palliative du symptôme, mais seulement à condition qu’il y ait correction du processus sous-jacent. Ou bien je procède comme décrit dans mon article récent sur « Les techniques spéciales d’hypnothérapie brève » (Ericsson, 1954).
Je ne fais pas mien le dicton traditionnel sur le danger potentiel de la suppression du symptôme par l’hypnose, mais je reconnais, que pratiquement tout peut être fait n’importe comment et avoir des conséquences malencontreuses, non pas que la méthode choisie soit mauvaise mais qu’elle ne soit pas bien utilisée.

Par exemple, un homme me demanda de supprimer sa compulsion de boire deux canettes de bière avant chaque dîner et deux canettes immédiatement après dîner. Même lorsqu’il était invité à dîner, il devait prendre ses quatre canettes de bière avec lui. C’était là toute son passif avec l’alcool si ce n’est un ou deux cocktails par an à des occasions appropriées. A part cette compulsion, tout allait bien.

Il insista pour que je supprime cette compulsion. J’exprimai une réticence jusqu’à ce que j’ai parlé à sa femme. Dans mon entrevue avec elle, je lui dis que je pouvais satisfaire ses souhaits ainsi que ceux de son mari, mais qu’il y aurait à cela une conséquence malheureuse qui pourrait entailler une future thérapie. Je lui présentai une enveloppe scellée, que je lui annonçai contenir une liste de mes idées sur la nature de cette conséquence malheureuse, et qu’elle devait garder fermée jusqu’à ce qu’elle reconnaisse elle-même cette conséquence négative. Dans cette enveloppe, j’ai également expliqué ma procédure dans le suivi de son mari.

J’ai ensuite supprimé sa compulsion. Pendant une semaine, il se réjouit chaque soir de sa liberté. Samedi soir, comme il n’avait plus de cigarettes, il sortit en acheter. Il revint le dimanche matin complètement ivre. Le lundi, il en fut terrifié, ne comprenant pas ce qui s’était passé.

Il fit la même chose le jeudi suivant, puis le lundi, et de nouveau le vendredi.
Sa femme me téléphona et me demanda la permission d’ouvrir l’enveloppe. Elle lut les commentaires et amena son mari à mon cabinet.

J’avais supprimé sa compulsion envers la bière, lui expliquant minutieusement que je la lui supprimai, que je la prenais à lui pour la lui retirer, qu”il ne l’avait plus, qu’elle était en ma possession, afin que je la jète à poubelle ou que je la place dans l’endroit de mon choix.

Quand il arriva à mon cabinet, je l’hypnotisai de nouveau, lui rappelant que j’avais supprimé sa compulsion de telle façon que je pouvais en disposer à l’endroit de mon choix. Sur ce, je la lui rendis.

Un mois plus tard, il revint pour une thérapie (cette fois, pas de suppression de symptômes) et la thérapie fut un succès.
L’indice qui me fit opter pour une discrète suppression de symptôme temporaire, était la façon dont il avait décrit avec détails sa réaction somatique au contenu alcoolique de la bière, plutôt qu’à la saveur, au goût, à l’odeur ou à la marque de la bière, ou sa fraicheur ou à l’humidité de la bouteille. Au lieu de cela, il avait insisté sur le sentiment de chaleur intérieure, de dilatation des vaisseaux périphériques, de relaxation, etc.

En d’autres mots, une suppression de symptôme idiote s’avèrerait préjudiciable, mais uniquement parce qu’il en ferait un usage idiot.

LRW : Pensez-vous qu’il est sans danger d’utiliser l’hypnose comme complément pour calmer et rassurer un individu effrayé par une opération chirurgicale qu’il s’apprête à subir ? Croyez-vous à l’utilisation de l’hypnose comme anesthésique en obstétrique, chirurgies mineures, chirurgie esthétique et dentisterie ! Si non, pourquoi pas?

MHE : Ce n’est pas seulement sans danger, mais cela devrait être considéré comme une composante essentielle de l’art médical. Et cela devrait être utilisé dans toute procédure médicale où l’on peut procurer au patient une paix et un confort internes.

LRW : Utilisez-vous l’une des techniques suivantes sous hypnose?
a) l’association libre
b) l”nduction d’un rêve et exploration
c) la réduction de conflits expérimentaux
d) la thérapie du jeu
e) le regard en miroir
f) le dessin

MHE : J’utilise toutes ces techniques, et d’autres également, et des variations de chacune d’elles. En particulier, j’aime beaucoup la distorsion du temps, et la pseudo-orientation dans le temps et dans l’espace.

LRW : Récemment l’Association Médicale Britannique a chargé une commission d’enquêter sur les vertus de l’hypnose dans la pratique médicale. Le rapport a été favorable et on a recommandé d’enseigner l’hypnose dans les écoles de médecine dans le but d’être pratiquée par les généralistes. Pensez-vous que cette recommandation soit raisonnable?

MHE : l’action de l’AMB est très recommandable et arrive même bien tardivement. Mais le progrès médical est toujours trop tardif.

LRW : Pensez-vous qu’il y ait danger à ce qu’une personne soit hypnotisée par un hypnotiseur non formé pour cela ? Si oui, quel danger?

MHE : Les hypnotiseurs non formés sont dangereux en cela qu’ils propagent des conceptions erronées, qu’ils donnent de faux espoirs, et retardent un usage intelligent de l’hypnose. C’est la même chose que les élixirs contre le cancer, inoffensifs, mais qui donnent aux patients cancéreux de faux espoirs et les retardent dans la recherche d’une aide médicale efficace. Quant à d’autres dangers, j’en doute.

LRW : Est-ce que certains de vos patients ont fait montre de fantasmes de viol ou d’illusions sexuelles en conséquence de l’état de transe?

MHE : Les fantasmes de viol et les illusions sexuelles émergent de l’expérience de vie passée du patient et non pas de la transe. Une transe peut les mettre à jour, mais offre aussi l’opportunité d’une gestion intelligente de ces problèmes, une gestion bien plus sensée que le refoulement aveugle qui donne lieu à de telles manifestations incontrôlées, difficiles, et non souhaitées.

LRW : Est-ce que certains de vos patients ont démontré une dépendance à l’hypnose ou une dépendance excessive à vous-même suite à la thérapie?

MHE : tout dépendance inappropriée est un signe de l’incompétence de l’opérateur et se manifesterait pour cette raison même si l’hypnose n’était pas utilisée. Trop souvent, on manque de reconnaître dans une dépendance inappropriée un problème lié à la personnalité et sans lien avec l’hypnose.

LRW : Avez-vous une opinion sur la qualité des écrits actuels sur l’hypnose?

MHE : Les écrits actuels s’améliorent de jour en jour mais sont bien trop majoritairement du côté de la recherche universitaire « non-clinique ». Ce n’est pas un défaut, mais simplement significatif du besoin d’écrits cliniques pour créer un équilibre avec les travaux universitaires de psychologie.

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